Jean-Marie Lehn

Jean-Marie Lehn est Professeur Honoraire au Collège de France et Professeur à l’Institut d’Etudes Avancées de l’Université de Strasbourg (USIAS). Il a reçu le prix Nobel de chimie en 1987. Son objectif personnel est de contribuer à l’étude de la matière complexe afin de comprendre un jour comment l’Univers a réussi à créer des individus dotés d’intelligence et capables de réfléchir sur la création de cet Univers.

Quel rôle ont les scientifiques et notamment les chimistes dans les grandes questions de recherche ?

.

« Les physiciens souhaitent démêler les lois de l’Univers. Les biologistes, eux, tentent d’appréhender les règles de la vie. La chimie, science de la structure et de la transformation de la matière, joue un rôle majeur. Elle établit le pont entre les lois de l’Univers et les règles de la vie.

Comment la matière devient elle et est-elle devenue complexe est la question la plus fondamentale posée à la science. Elle demande comment (et pourquoi) l’évolution de l’Univers a donné naissance à un organisme capable de se poser une telle question et de se donner les moyens d’y répondre en créant la science. Cette entité capable, dans un raccourci radical, d’interroger l’Univers même dont il est issu. »

« Les physiciens souhaitent démêler les lois de l’Univers. Les biologistes tentent d’appréhender les règles de la vie. Les chimistes établissent un pont entre ces deux disciplines»

« Nous même faisons partie de l’évolution de l’Univers, nous en sommes des produits. On commence à fort bien comprendre un certain nombre de processus de la vie, on commence à connaitre – ou plus exactement à décrire – les processus de fonctionnement du cerveau.

Pour le chimiste, les contraintes sont beaucoup plus légères. Les entités dont il s’occupe n’ayant pas – du moins pour l’instant – à grandir, à se développer et à se reproduire ! La chimie est donc plus libre d’explorer l’univers des « possibles », le monde vivant n’étant qu’un monde, certes de loin le plus complexe, mais un seul parmi l’univers de tous les mondes possibles. »

Sur quel domaine portent vos recherches ?

.

« Je m’intéresse aux entités complexes formées par l’association de deux ou plusieurs espèces chimiques liées entre elles par des forces intermoléculaires, c’est la chimie supramoléculaire. Entre autres, nous étudions l’auto-organisation qui conduit vers des systèmes de complexités croissantes sous la pression de l’information, vers des formes de la matière de plus en plus de complexes, jusqu’à la génération de vie et de pensée.

Par-delà la chimie supramoléculaire, on peut porter sur le monde moléculaire un regard nouveau: pourquoi ne pas fabriquer des molécules dans lesquelles, intentionnellement, on incorporerait des liaisons réversibles entre atomes, c’est-à-dire susceptibles de se casser et de se reformer, dans des conditions bien spécifiques, de manière à rendre le système labile, dynamique ? De la sorte l’objet chimique peut se modifier, sélectionner ses composants et s’adapter en réponse aux agents chimiques et physiques extérieurs. »

« La chimie a ainsi évolué du moléculaire au supramoléculaire vers une chimie adaptative. Le but est de découvrir, comprendre et mettre en œuvre les lois qui gouvernent l’évolution de la matière, de l’inanimé à l’animé, et par là, d’acquérir la capacité de créer des formes nouvelles de la matière complexe. L’essence de la chimie n’est pas seulement de découvrir mais surtout de créer. »

Des portraits de chercheurs